Implanté dans les quartiers nord, le Merlan scène nationale à Marseille va développer ces 3 prochaines années un projet impliquant des artistes et des habitants pour questionner et révéler le territoire marseillais, dans sa grande diversité sociale et urbaine.
1) LE REGARD DU MERLAN SUR SON TERRITOIRE ET SUR LE MONDE
La crise économique que nous connaissons, en révélant les graves déficiences de notre système économique (le capitalisme des années 80), amène de plus en plus de penseurs (sociologues, philosophes, économistes...) et de citoyens, dans le monde entier, à poser les termes de la nécessité et de la possibilité de changements.
Dans nos pays « riches », elle pose de façon cruciale la satisfaction des besoins d'épanouissement de l' homme, à laquelle l' hyper-consommation ne peut répondre à elle seule (plusieurs études montrent qu'il n'y a aucune corrélation entre l'augmentation des revenus et le bien-être des populations).
De nouvelles formes d'accomplissement sont donc à valoriser, en dehors de la consommation. Car la crise est profonde et ne concerne pas seulement la dimension économique de la vie humaine. Son enjeu est de réinventer des liens sociaux car elle touche notre relation aux autres et au monde.
S'il n'est pas nouveau de dire que la création artistique a un rôle majeur à jouer, il est néanmoins urgent de trouver de nouveaux modèles de valorisation, d'évaluation et de réalisation d'actes artistiques.
Ceux-ci devront s'intégrer dans de nouvelles définitions du « bien vivre ensemble », dans lesquelles le corps (l'expérience sensible et individuelle qui permet la rencontre) et la ville (lieu du collectif, de l'espace public) ont un rôle majeur à jouer.
Aujourd'hui, nous pensons que la crise que traverse notre société et notre champ d'activité est une formidable occasion pour inventer et expérimenter de nouveaux modèles.
Partant de notre expérience de vagabondage dans la ville (cf. « le vagabondage »), notre réflexion s'arque boute sur plusieurs notions:
• La démocratisation culturelle:
Considérant la démocratisation culturelle comme un processus toujours en marche, nous pensons qu'il est devenu indispensable, pour la faire évoluer, de dépasser les clivages systématiques entre le social et le culturel qui ont été trop à l'oeuvre jusqu'alors dans la politique culturelle.
• Le clivage culture savante/culture populaire
Une telle perspective nous amène à faire évoluer ce clivage et à nous demander ce « qui fait culture » aujourd'hui, à le prendre en compte pour permettre aux artistes d'occuper une place nouvelle dans la cité (dans la ville et dans la vie de sa population).
• Le « vivre ensemble »
L'objectif devient alors, en dépassant les représentations négatives que nous pouvons avoir de ce qui appartient au « social », d'établir de vrais dialogues avec les acteurs sociaux et les populations, pour envisager de « faire des choses ensemble », mêlant artistes, professionnels et habitants.
• La transversalité
C'est donc bien le croisement du culturel, de l'artistique et du social qui est en jeu, selon des principes de coopérations nouvelles dans lesquels ceux liés au développement durable peuvent nous aider.
• L'accès des publics
Il s'agit alors de considérer que chaque être humain est à égalité dans son droit à participer à la vie artistique; et de revisiter la notion de « populaire ».
• La logique territoriale
Forts de ces convictions, l'objectif du merlan peut être de replacer la création artistique dans une logique territoriale, en redonnant un sens au « collectif » et au « vivre ensemble ».
• Les enjeux urbains
Les artistes peuvent en effet participer à « fabriquer la ville » et à nourrir la pensée des urbanistes et ingénieurs du territoire.
Il semble qu'aujourd'hui les enjeux urbains se posent de manière plus sensible et que la ville puisse devenir un terrain d' « aventures artistiques ».
Permettre alors à des artistes d'investir des « morceaux de ville », c'est envisager aussi une autre relation entre la création artistique et la population.
L'endroit du partage, de la résonance de l'oeuvre, ne se fait pas uniquement dans le lieu « sacré » du théâtre, mais dans la ville, dans ses lieux de vie, communs à tous (ou censés l'être).
Un tel présupposé implique un travail différent et nouveau (que celui traditionnellement pratiqué avec les théâtres) pour les artistes qui produisent: Il les implique dans une réflexion, une conception de projets qui les rapprochent de la population, ainsi qu'il élargit leurs possibilités de « diffusion », et donc de rencontres avec des nouveaux publics (et plus seulement ceux qui vont au théâtre).
Il engage donc à développer une nouvelle forme de relation avec les publics: L'idée n'est plus seulement de « faire venir » des gens au théâtre ou au spectacle, mais de favoriser le partage d'une expérience artistique, d'une oeuvre, en s'adressant à la population et plus seulement au public.
Ainsi, l' élargissement de la scène à la ville permet l' élargissement de la notion de « public » à celle de citoyens. En même temps, c'est la notion même d'art dans l'espace public qui s'ouvre...
Le développement d'un tel projet croise un enjeu devenu majeur: celui de l'urbanisme et du vivre ensemble aujourd'hui dans la ville.
Il permet de faire se rencontrer des domaines (l'art et l'urbanisme) qui ont certainement aujourd'hui beaucoup à s'apporter mutuellement.
2) L'EXPÉRIENCE : LE VAGABONDAGE PASSÉ
Fermé pour cause de travaux de rénovation de juillet 2004 à octobre 2007, le Merlan a dû réinventer un projet tenant compte de cette contrainte, non prévue dans cette durée.
Nous avons alors fait le choix d'un vagabondage : Plutôt que d’investir un lieu fixe et unique pendant la durée des travaux, nous avons décidé de nous ouvrir à l’ensemble du territoire marseillais pour le considérer comme un champ de nouveaux possibles lieux de représentations.
Ainsi, entre 2005 et 2007, plus de cinquante sites ont été investis par des artistes, et plusieurs « traversées » de ville ont eu lieu.
De la réalisation de ce projet, plusieurs enseignements ont pu être tirés:
- Le Merlan (trop identifié jusqu'alors comme le théâtre des quartiers nord) a pu toucher un nouveau public sur l’ensemble de la ville ; en présentant des spectacles du sud au nord de la ville, des Goudes à Saint-Antoine, en passant par Bonneveine, le stade vélodrome, le vieux port, le centre ville et les quartiers nord.
- Un rapport différent aux œuvres a séduit et intéressé les artistes autant que le public. Avec le vagabondage, c’est l’œuvre qui détermine le lieu de présentation et non le lieu qui détermine l’œuvre. Ainsi s’offre toute une série de possibilités inattendues de lieux de présentation de spectacles (La trilogie Pagnol sur le vieux port à l’UNM, Marseille Comores dans une cour d’école du Panier, Genèse au Terminal Cap Janet du PAM, Numéro 10 au stade Vélodrome …).
Le fait de présenter des spectacles dans des lieux de vie (une école, une église, un parc, un stade…) favorise l'accès des publics.
- Le vagabondage a accentué fortement une pratique de partenariat entre structures culturelles. Sans distinction de notoriété ou de grandeur, le Merlan a collaboré avec la quasi-totalité des structures culturelles marseillaises, dynamisant ainsi le paysage culturel marseillais, ouvrant à la mutualisation des moyens, aux croisements des publics et à la complémentarité des domaines de compétences.
Durant ces trois années de vagabondage, le Merlan s’est forgé une nouvelle identité artistique, une reconnaissance auprès des partenaires et des artistes, un succès public. On parle souvent de « l’esprit Merlan » comme l’union de la prise de risque artistique et de la qualité d'accueil du public.
Il a également entraîné une remise en cause de nos manières de travailler:
Il a fallu s'adapter aux modes de fonctionnement des structures partenaires, issues de différents horizons, apprendre à vite connaître les populations situées sur le territoire investi, et bien-sûr changer nos habitudes techniques. Cela demande un savoir-faire particulier et une maîtrise budgétaire particulièrement ardue.
Ces nouvelles compétences acquises représentent un immense atout pour la poursuite d’un nouveau vagabondage.
Remarque: Bien que le Merlan ait ré-ouvert ses portes en novembre 2007, décision fut prise de poursuivre le vagabondage, en alternance avec une programmation dans les murs.
3) LE PROJET
Partant de notre expérience de vagabondage dans Marseille, initiée en 2005, (investissements de sites, explorations de la ville), de notre thématique récurrente, le corps, et enfin, de la relation particulière que nous avons développée avec des spectateurs et des habitants (les actions artistiques), d'une part, et, désireux de réfléchir, en expérimentant, à de nouvelles formes de présence des artistes dans la ville, d'autre part, voici notre projet pour les trois années à venir:
* Développer la présence de projets d'artistes dans la ville, pour porter certaines valeurs à défendre aujourd'hui: le mieux-être, le mieux vivre ensemble, la capacité au changement.
Ces valeurs se posent aujourd'hui comme une alternative au culte de la performance, de l'apparence, à l'individualisme, la consommation, l'accumulation et l'argent.
* Permettre à l'individu de se relier (dans et par son corps) à ses besoins profonds, ses sensations, ses émotions; passage obligé pour se relier aux autres et à son environnement.
* Valoriser ainsi l' « éprouvé » ainsi que tout ce qui « fait culture ».
* Exploiter la spécificité de Marseille sur le plan des « usages » de la ville (la réalité de ses pratiques) et sur le plan de sa richesse en termes de problématiques d'aménagement du territoire et du « vivre ensemble » aujourd'hui.
* Mettre en relation, en écho, Marseille avec d'autres villes à l'étranger.
Ses objectifs
Initier, réaliser des projets artistiques qui répondent à ces enjeux:
- se relier à soi-même
- se relier à son environnement
- se relier aux autres
- se relier à l' Europe et la méditerranée.
Changer des perceptions de la ville et ouvrir des perspectives nouvelles pour la vivre, la pratiquer.
Apporter du lien entre certains segments de territoires coupés les uns des autres (cf. l'éclatement du territoire), favoriser la circulation, passer les « barrières ».
Nourrir ainsi une réflexion d'aménagements possibles du territoire.
Créer du lien entre divers domaines d'activités et différents acteurs qui pensent la ville (urbanistes, artistes, scénographes, responsables sociaux, bailleurs etc.).
Types de projets
. Investissements de sites emblématiques, pour présenter des spectacles en diffusion ou passer des commandes aux artistes.
. Projets participatifs liés à des explorations et investissements de territoires, faisant appel à l'implication d'une population dans une création.
. Projets de mises en relation de territoires.
Ensemble, ces 3 axes du projet dessinent dans le temps une nouvelle cartographie de la ville.







